Article: Naître en 1964, un fils au milieu des éclats

Article — Enquête narrative et mise en contexte historique

Montréal, automne 1964.

Lorsque Stéphane Savard naît en septembre 1964 à l’hôpital Santa Cabrini, son arrivée dans le monde se fait sur fond de bruit sourd — pas celui des armes, mais celui d’une société qui craque de toutes parts. Son père est en prison. Sa mère a 18 ans. Et le Québec, lui aussi, est en train de rompre avec ce qu’il croyait immuable.

Soixante ans plus tard, Stéphane est devenue Stéphanie Savard, après une transition de genre amorcée en 2013. Mais lorsqu’elle raconte les circonstances de sa naissance, elle insiste sur une précision : à ce moment précis de l’histoire, elle est née fils, dans un univers où ni la famille ni la société ne disposaient encore des mots pour nommer ce qui était en train d’advenir.

« Je suis née dans une période d’explosions symboliques — et parfois bien réelles. »


Une famille jeune, contrainte, déjà disjointe

En 1964, Louise et Serge sont trop jeunes pour fonder une famille selon les normes de l’époque, mais déjà trop éloignés l’un de l’autre pour y croire vraiment. Elle a 18 ans, lui en a 20. La majorité légale est fixée à 21 ans. Ils vivent chacun chez leurs parents, dans l’est de Montréal, dans un cadre encore étroitement surveillé par les normes catholiques.

Louise étudie à l’école normale pour devenir enseignante. Serge travaille comme infirmier à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, un hôpital psychiatrique qui, à l’époque, incarne à la fois le soin, l’enfermement et la mise à l’écart sociale. Il y côtoie quotidiennement la souffrance, la marginalité et l’autorité institutionnelle — un contexte qui, selon Stéphanie, a pu nourrir chez lui un sentiment d’injustice et de colère.

Ne pouvant ni vivre ensemble ni se fréquenter librement, Serge et Louise se retrouvent dans des motels, espaces anonymes, provisoires, hors du regard familial.

« Ce qui restait entre nous, c’était le sexe. L’amour du sexe », dira Louise plus tard.
« Mais autrement, on n’avait plus grand-chose en commun. »

La relation, commencée comme un premier amour adolescent, est déjà à bout de souffle avant même la grossesse.


Un Québec qui se défait pendant qu’il se libère

À l’échelle collective, le Québec vit une rupture accélérée. Les églises se vident. La confession cesse d’être un réflexe. Les interdits demeurent, mais leur autorité morale s’effrite. Avoir un enfant hors mariage reste lourdement stigmatisé. L’avortement est illégal et socialement impensable.

Dans le même temps, la jeunesse québécoise découvre une autre façon d’habiter le monde. Les radios diffusent les chansons des Beatles, puis celles des Rolling Stones. Une génération comprend qu’il est possible de dire non, de contester, de refuser l’héritage tel qu’il est transmis.


La radicalisation et le rôle de François Schirm

Sur le plan politique, cette rupture culturelle s’accompagne d’une radicalisation d’une partie de la jeunesse. Inspiré par les luttes de libération nationale — en Algérie, à Cuba, dans plusieurs pays décolonisés — le Front de libération du Québecémerge comme l’expression la plus radicale de ce malaise.

Le FLQ n’est pas un mouvement unifié. Il est fragmenté, composé de cellules autonomes, parfois désorganisées. Dans ce paysage, François Schirm joue un rôle particulier. Ancien membre de la Légion étrangère, il apporte une culture militaire, une vision stratégique et une radicalité assumée. Il contribue à structurer ce qui deviendra l’Armée révolutionnaire du Québec, une branche du FLQ.

Schirm incarne une forme de professionnalisation de la lutte armée. Il théorise l’action violente comme moyen politique, tout en acceptant le coût personnel élevé que cela implique. Il purgera plus d’une décennie de prison et publiera plus tard Personne ne voudra savoir ton nom, un livre qui demeure une source centrale pour comprendre l’imaginaire et la logique interne de cette génération de militants.


Avant le hold-up : les gestes de rupture

Avant le vol de la pharmacie Philips, Serge Savard participe à d’autres actions que l’on qualifierait aujourd’hui de sabotages. Il confiera plus tard à son enfant avoir pris part à des explosions visant des vitrines d’épiceries Steinberg et à des boîtes aux lettres, gestes symboliques destinés à frapper l’imaginaire plus que des personnes.

Ces actions s’inscrivent dans une logique alors répandue au sein du mouvement : provoquer, choquer, démontrer que l’ordre établi n’est pas intangible.

« Ce n’était pas de la clandestinité silencieuse. C’était presque performatif », observe Stéphanie aujourd’hui.

Avec le recul, elle souligne le contraste entre la rhétorique révolutionnaire et une réalité beaucoup moins étanche.

« Quand j’ai demandé à ma mère si elle savait que mon père était dans le FLQ, elle m’a répondu : “Si je le savais ? Il parlait juste de ça.” »

Cette absence de discrétion frappe rétrospectivement.

« Ça explique en partie pourquoi la GRC a pu infiltrer le mouvement aussi facilement. Beaucoup de choses se disaient à voix haute. »


Le vol du 15 août 1964

Le 15 août 1964, Serge Savard et son frère Gaston Savard participent au vol de la pharmacie Philips, au 520, rue Saint-Roch, à Montréal. Le butin est de 900 dollars.

Ils sont arrêtés. Serge comparaît devant la cour les 11 ou 12 septembre 1964. Son enquête préliminaire est fixée au 18 septembre. Tout cautionnement lui est refusé. Il demeure incarcéré.

Cinq jours plus tard, son fils naît.


Une naissance bricolée, comme l’époque

À l’hôpital Santa Cabrini, le père est absent. Pour reconnaître l’enfant, Réal Savard, frère de Serge, signe le registre en imitant sa signature. Réal est connu du public sous le nom de Christian Savard, animateur de radio et de télévision.

« Cette signature imitée est une métaphore parfaite de l’époque : on improvise, on contourne, on tient comme on peut », dira Stéphanie.


Chez les grands-parents, pour de bon

Six jours après la naissance, les grands-parents paternels viennent chercher l’enfant. Agathe Rose, devenue Agathe Savard après son mariage avec Camille Savard, prendra l’enfant sous son aile.

Elle parlera longtemps d’une solution temporaire. Une version plus douce de la réalité.

« Ma grand-mère m’a protégée par le récit », dit Stéphanie.

En réalité, Louise Touchette confiera plus tard qu’il n’a jamais été envisagé qu’elle garde l’enfant.


Une naissance comme symptôme

Stéphane Savard grandit chez ses grands-parents. Il ne vivra jamais avec son père ni avec sa mère. Les liens parentaux se construisent à distance, glissent vers une forme fraternelle.

Serge Savard refera sa vie avec Raymonde et aura deux autres enfants, Augustin et Louis-Philippe. Louise n’aura pas d’autres enfants.


Éclats intimes, éclats politiques

La naissance de Stéphane Savard, en septembre 1964, concentre à elle seule les tensions d’une époque : une jeunesse qui veut tout renverser, une société qui perd ses repères, des familles prises dans les retombées concrètes de choix idéologiques.

« Je suis née au milieu des éclats. Certains étaient politiques. D’autres, familiaux. Tous ont laissé des traces. »