Récit: Les circonstances de ma naissance

Récit personnel — Mémoire à la première personne

Je suis né en septembre 1964 à Montréal, à l’hôpital Santa Cabrini. Ma naissance s’inscrit dans une époque de profonds bouleversements, à la fois pour ma famille et pour la société québécoise, alors engagée dans ce que l’on appellera plus tard la Révolution tranquille. Ce n’était pas seulement une histoire intime qui se jouait, mais un moment charnière où un monde ancien se défaisait pendant qu’un autre cherchait encore sa forme.

Au Québec, les années 1960 marquent un effritement rapide de l’emprise de l’Église catholique. Les églises se vidaient, parfois brutalement. Des familles qui avaient structuré toute leur vie autour des rites religieux cessaient soudainement de pratiquer. L’autorité morale du clergé reculait, et avec elle un ordre social fondé sur la discipline, la honte et la conformité.

Sur le plan culturel, une autre onde de choc traversait l’Atlantique. L’arrivée des Beatles et des Rolling Stones en Amérique du Nord symbolisait bien plus qu’un phénomène musical : une rupture générationnelle, une affirmation de liberté, un rejet de l’autorité établie. Même au Québec, encore conservateur quelques années plus tôt, cette effervescence trouvait un écho.

C’est dans ce contexte que mes parents, Louise et Serge, se sont retrouvés à attendre un enfant. Ils étaient très jeunes : 18 ans pour ma mère, 20 ans pour mon père. À l’époque, l’âge de la majorité au Québec était fixé à 21 ans. Ils étaient donc légalement mineurs, non mariés, et vivaient dans une société où avoir un enfant hors mariage demeurait lourdement stigmatisé.

Sur le plan politique, une frange de la jeunesse québécoise radicalisait également sa rupture avec l’ordre établi. Inspiré par les mouvements de libération nationale à travers le monde — notamment en Algérie, à Cuba et dans plusieurs pays marqués par la décolonisation — le Front de libération du Québec prenait forme. Certains de ses membres estimaient que seule l’action directe permettrait au Québec de s’émanciper politiquement et économiquement.

Mon père faisait partie d’une branche du FLQ appelée l’Armée révolutionnaire du Québec. À l’intérieur de cette organisation, il appartenait à une cellule de financement dont le rôle consistait à effectuer des hold-up afin de recueillir des fonds destinés à soutenir les activités du mouvement, notamment l’achat d’armes et d’explosifs.

Le 15 août 1964, mon père Serge et son frère Gaston Savard participèrent à un vol à la pharmacie Philips, située au 520, rue Saint-Roch à Montréal. La somme dérobée s’élevait à 900 dollars, un montant significatif pour l’époque. À la suite de ce hold-up, ils furent arrêtés et incarcérés.

Serge comparut devant la cour les 11 ou 12 septembre 1964. Son enquête préliminaire fut fixée au 18 septembre 1964. Tout cautionnement lui fut refusé et il demeura incarcéré. Ainsi, au moment précis de ma naissance, quelques jours plus tard, mon père était toujours en prison.

L’un des organisateurs de cette branche était François Schirm, un homme ayant une expérience militaire dans la Légion étrangère. Il purgera plus d’une décennie de prison et écrira plus tard un livre intitulé Personne ne voudra savoir ton nom, dans lequel il reviendra sur son engagement, ses motivations et le contexte de son implication.

En raison de l’incarcération de mon père, c’est mon oncle Réal Savard — connu publiquement sous le nom de Christian Savard, alors animateur de radio et de télévision — qui signa le registre de naissance en imitant la signature de Serge afin de reconnaître officiellement ma filiation.

Six jours après ma naissance, mes grands-parents paternels vinrent me chercher à l’hôpital. Ma grand-mère, Agathe Rose de naissance, devenue Agathe Savard après son mariage avec Camille Savard, fut celle que j’ai toujours appelée Mémé. Elle m’a longtemps raconté qu’elle s’occuperait de moi avec amour jusqu’à ce que ma mère soit prête à me reprendre. Avec le recul, je crois aujourd’hui que ce récit visait surtout à adoucir une réalité plus définitive. Ma mère m’a confié récemment qu’il n’avait jamais été envisagé qu’elle me garde.

J’ai grandi auprès de mes grands-parents. Je n’ai jamais vécu ni avec mon père ni avec ma mère. En raison de la faible différence d’âge, et du contexte particulier de mon enfance, mes relations avec Serge et Louise ont progressivement pris une forme plus proche de liens fraternels que d’un rapport parent-enfant. Je les ai toujours appelés par leurs prénoms.

Mon père a refait sa vie avec Raymonde, avec qui j’ai toujours entretenu une bonne relation. Il a eu deux autres enfants, Augustin et Louis-Philippe. Ma mère, de son côté, n’a pas eu d’autres enfants. Elle m’a confié plus tard qu’une maladie transmissible sexuellement l’avait rendue stérile, mettant fin à toute possibilité de maternité, même si celle-ci n’avait jamais occupé une place centrale dans ses projets.

Ainsi, ma naissance se situe à la jonction de plusieurs fractures : une famille en déséquilibre, une société qui se détache de ses anciennes certitudes, et un monde traversé par des mouvements de contestation, de libération et de redéfinition identitaire. Je suis né dans cet entre-deux — entre un ordre qui se défaisait et un autre qui cherchait encore son langage.